Plus d’un million. C’est le nombre de téléchargements enregistrés par LibreOffice 26.8 pendant sa première semaine de vie, du 26 août au 2 septembre. Jamais une version de la suite libre n’avait démarré aussi fort, et ce chiffre ne compte même pas les installations passées par les dépôts des distributions Linux.
Le plus savoureux, c’est ce que cette version ne contient pas. Alors que toutes les suites bureautiques du marché s’arrachent des assistants d’intelligence artificielle, la 26.8 n’en embarque aucun. Et la fondation qui maintient LibreOffice a fait de cette absence un argument assumé, en toute connaissance de cause.
Une question agite les forums tech depuis ce lundi : et si « pas d’IA » devenait une fonctionnalité à part entière, capable de faire décoller un projet open source face à des concurrents qui empilent les copilotes ? Le chiffre ci-dessous donne un début de réponse.
Un million de téléchargements en une semaine
The Document Foundation a publié les chiffres le 2 septembre : 1 031 162 téléchargements en sept jours, un record absolu de première semaine, toutes versions confondues. À cela s’ajoutent plus de 50 000 vues, partages et mentions sur les réseaux sociaux, ainsi que 20 918 vues pour la vidéo de présentation. Le compteur officiel ne mesure que la page de téléchargement, pas les miroirs Linux.
Le détail le plus révélateur se cache dans le titre de la vidéo officielle : « LibreOffice 26.8, la suite bureautique privée sans IA intégrée ». Quand l’argument de communication principal d’une suite bureautique devient ce qu’elle refuse de faire, c’est que le marché a sérieusement changé de ton.
Le blog brésilien Manual do Usuário a remis l’histoire en avant ce lundi, et la discussion fait le tour de Hacker News depuis midi. Son auteur parie que le succès vient moins des nouveautés typographiques de la 26.8 que de sa position sur l’IA. La fondation, elle, reste prudente et ne revendique pas de lien de cause à effet. Mais le calendrier parle : l’annonce du 26 août mettait en avant l’absence d’IA, et la semaine suivante, le compteur explosait.

The Document Foundation : source officielle de l’article.
Refuser l’IA est devenu une fonctionnalité
Le décor : Microsoft vend Copilot en supplément des abonnements Office, Google branche Gemini dans chaque recoin de Workspace, et même des logiciels open source ajoutent leur assistant intégré. Face à cette course, The Document Foundation a choisi le contre-pied complet.
Le 3 septembre, la fondation a publié un texte au titre limpide : « Yes, no AI is now a feature ». Loin du manifeste anti-IA, c’est une réponse posée aux lecteurs qui demandaient si l’absence d’IA était volontaire. Réponse : oui, et voici pourquoi aucune intégration actuelle ne peut entrer dans la configuration par défaut.
La motivation profonde est presque économique. Pour un éditeur qui vend des abonnements, un assistant IA justifie une hausse de prix et donne une raison supplémentaire de garder tes documents sur son infrastructure. The Document Foundation, association à but non lucratif, n’a ni abonnements à protéger ni données à monétiser. Elle peut donc se permettre de réfléchir avant d’intégrer une technologie.
L’annonce de la 26.8 va plus loin : aucun composant de la suite n’a besoin du réseau pour fonctionner, et les documents ne sont transmis à aucun service distant. Pour une école, un hôpital ou un cabinet d’avocats, c’est exactement la garantie que les audits de confidentialité attendent.
Les six conditions avant toute IA
La fondation ne dit pas non pour toujours. Elle pose des conditions, et elles ont le mérite d’être lisibles par tout le monde :
- L’exécution reste sous ton contrôle : le modèle tourne sur ta machine, ton serveur, ou le service que tu choisis librement.
- Rien ne quitte ton ordinateur sans autorisation explicite de ta part, jamais en tâche de fond.
- Zéro télémétrie, sur l’IA comme sur le reste de la suite.
- Pas de dépendance à un fournisseur unique : les interfaces sont ouvertes, plusieurs moteurs doivent pouvoir se brancher.
- Aucun compromis sur le format : un contenu généré doit rester au format ouvert ODF, avec sa structure et ses styles.
- Tout est optionnel : l’intégration doit pouvoir être désinstallée et invisible, y compris pour les administrateurs de milliers de postes.
Aujourd’hui, aucune intégration du marché ne coche toutes ces cases, donc aucune ne sera activée par défaut. Si tu veux de l’IA dans LibreOffice quand même, la fondation renvoie vers les extensions communautaires, qui branchent la suite sur un modèle local type Ollama ou LM Studio. Le document reste alors sur ton disque. Ces extensions restent des projets tiers, à évaluer comme n’importe quel composant installé sur ta machine.

The Document Foundation : source officielle de l’article.
Ce que la 26.8 apporte vraiment
Réduire la 26.8 à un « non » serait injuste. C’est le travail de 206 contributeurs, dont 155 bénévoles, disponible en 120 langues pour Windows, macOS et Linux, sous licence libre Mozilla Public License v2.
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Côté écriture, la nouveauté qui change le rendu s’appelle le Paragraph Composer : au lieu de justifier chaque ligne isolément, Writer équilibre l’espacement des mots entre les lignes consécutives. Concrètement, fini les paragraphes justifiés où une ligne est tassée et la suivante presque vide. Les polices variables OpenType sont aussi gérées nativement pour la première fois.
La version soigne aussi les écritures du monde entier : détection automatique du sens de lecture, support renforcé des textes bidirectionnels, et même les systèmes N’Ko et Adlam dans les formules mathématiques. La fondation assume ce travail sans débouché commercial : une fondation n’a pas à demander si une langue « paie pour elle-même ».
La compatibilité progresse elle aussi : les nouveaux types de graphiques d’Office, de la boîte à moustaches au graphique en entonnoir, sont préservés dans les allers-retours entre fichiers, même quand LibreOffice ne sait pas encore les afficher. Détail qui sauve des journées à tous ceux qui échangent des documents avec des collègues sous Office.
Audacity 4.0 a ouvert la semaine en beauté du côté du logiciel libre. LibreOffice confirme que les grands anciens du libre savent encore se rendre indispensables, sans copilote et sans numéro de version à effet.
Ce que ça change pour toi
Si tu cherches une suite bureautique qui ne balance rien sur le réseau, le moment est bien choisi : la 26.8 est la version la plus populaire de l’histoire du projet, avec les améliorations de typographie et de compatibilité qui vont bien.
Et si l’IA te manque, rien n’est verrouillé : une extension suffit pour brancher un modèle local, et tes fichiers ne bougent pas de ton disque. C’est le scénario inverse des suites propriétaires, où l’assistant arrive activé par défaut et où il faut fouiller les réglages pour le faire taire.
Anubis, le bouclier open source contre les crawlers IA avait déjà montré ce réflexe communautaire : quand les géants imposent leur rythme, le libre propose une alternative qui respecte les utilisateurs. Ici, l’alternative consiste à ne rien imposer du tout.
Reste une inconnue : combien de temps ces conditions tiendront. La fondation le reconnaît, l’inférence locale devient gérable sur du matériel courant et les modèles ouverts progressent vite. Si une approche conforme arrive un jour, elle sera examinée avec attention. Le « non » d’aujourd’hui est un « pas encore », pas un « jamais ».
L’alternative qui gagne sans courir après la mode
Depuis 2023, la question flottait : dans un marché où tout le monde emballe de l’IA, reste-t-il une place pour les logiciels qui s’en passent ? Le million de téléchargements de la 26.8 apporte une réponse sans appel, et elle dépasse largement le cadre de la bureautique.
Pendant que les autres suites empilent des copilotes, le record de téléchargements vient donc d’une suite qui fait de son absence un argument de campagne. On nous disait qu’il fallait de l’IA pour exister en 2026. Personne n’a pensé à prévenir LibreOffice.
Sources
One week of LibreOffice 26.8, the stats : les chiffres officiels de téléchargement, publiés par la fondation le 2 septembre 2026.
Yes, no AI is now a feature : la position détaillée de The Document Foundation avec ses six conditions, le 3 septembre 2026.
LibreOffice 26.8 brings professional typography : l’annonce officielle de la version 26.8, le 26 août 2026.
Manual do Usuário : l’analyse brésilienne qui a remis l’histoire en avant le 8 septembre 2026.
Hacker News : la discussion du jour, plus de 370 points ce 8 septembre 2026.
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