Apple a perdu. Devant les tribunaux, elle a perdu, et elle le sait tellement bien qu'elle a tout fait pour retarder l'instant où elle devrait s'expliquer. La Cour suprême a refusé son dernier sursis jeudi. Alors Apple a sorti son barème pour les achats réalisés hors de l'App Store : 15 %. Tu as bien lu : hors. La porte s'ouvre, la caisse reste.
Perdu devant les juges, gagnant à la caisse
Pour comprendre le gag, il faut revenir en 2021. La juge Yvonne Gonzalez Rogers ordonne à Apple de laisser les applis proposer d'autres moyens de paiement que sa facturation intégrée. Epic, Spotify et tous les autres peuvent enfin envoyer leurs clients vers leur propre site. C'est la fin annoncée du monopole de la boutique.
Sauf qu'Apple n'est pas du genre à encaisser une défaite. Elle impose d'abord une commission de 27 % sur ces liens externes : presque le tarif intégré, moins les frais du processeur de paiement. La juge la déclare en outrage au tribunal. En avril 2025, elle lui interdit carrément de prélever quoi que ce soit sur ces liens. Puis la cour d'appel nuance : Apple peut être rémunérée pour sa propriété intellectuelle, mais à hauteur des coûts réels. Et si on prenait les coûts réels : zéro.
Cette semaine, Apple a déposé sa proposition, comme le raconte TechCrunch. Quinze pour cent pour les applis standard, 10 % pour les abonnements et certains programmes, 5 % pour les petites structures. Le barème d'une entreprise qui vient de passer sept ans à défendre son périmètre devant les juges — et qui n'a toujours pas compris.
15 %, le prix d'une porte qui s'ouvre à reculons
Regarde bien ce que paie le développeur. La transaction n'utilise plus le moindre outil d'Apple : elle a lieu sur le site de l'éditeur, avec son propre processeur de paiement, sa propre trésorerie. Apple n'héberge rien, ne traite rien, ne garantit rien. Elle demande quand même 15 % parce qu'elle estime que sa plateforme a rendu la rencontre possible.
C'est exactement le raisonnement que la cour d'appel a torpillé. Les juges ont suggéré que la commission soit plafonnée aux frais directs de mise en relation : des coûts si maigres que le calcul aboutit à zéro. Apple répond 15 %. Pas une décimale de l'analyse économique, une décision commerciale. C'est le tarif d'un monopole qui fixe lui-même le prix de sa propre ouverture.

Source : graphique Wikimedia Commons, fichier « App Store Applicatieaanbod en aantal downloads », licence CC BY-SA 3.0.
L'échelle du catalogue est d'ailleurs le vrai sujet. Des millions d'applis, des centaines de millions de téléchargements : chaque développeur sait qu'il n'a nulle part ailleurs où aller. C'est ce levier, et non la valeur d'un service, qui justifie le barème. Le graphique date de 2013 , l'état d'esprit, lui, n'a pas bougé d'un pixel.
Google, même semaine, même recadrage
Apple n'est pas seule dans sa pantalonnade. La même semaine, le juge James Donato donne sept jours à Google pour arrêter sa « friction anticoncurrentielle » dans le Play Store, comme le relate Ars Technica. La page des boutiques alternatives est enterrée sous les menus, la recherche ne la remonte pas, et pour installer Aptoide, il faut cliquer sur « voir » au lieu de « installer ».
Deux géants, deux juges, deux refus d'ouvrir vraiment. Le refrain est toujours le même : on ne s'ouvre que sous contrainte, et on taxe l'ouverture. On l'avait vu quand X prétendait publier le code de son algorithme sans rien changer à ses pratiques, ou quand l'Europe forçait Google à laisser entrer des assistants IA concurrents dans Android. L'ouverture contrainte, c'est la nouvelle spécialité de la maison.
Et si Apple avait raison ?
Donnons-lui sa chance. Apple, c'est des outils, une sécurité, une découvrabilité qui profite à tout le monde. Personne de sérieux ne demande qu'elle travaille gratuitement. Et 15 % reste moins que 30 %. Certains développeurs y gagneront au change, c'est vrai.
Mais l'argument s'effondre dès qu'on le regarde de près. La question n'est pas de savoir si Apple peut facturer ses services : c'est de savoir qui fixe le prix. La cour d'appel a été claire : la commission doit couvrir les coûts directs. Apple a répondu 15 %, soit environ mille fois plus que les frais d'un lien. Entre se faire rémunérer et se faire du chantage à la plateforme, il y a un fossé, et Apple vient de le franchir en trottinette.
Le « Google fait pareil » ne tient pas davantage. D'abord parce qu'Epic a signé ces taux chez Google, comme le rappelle Apple elle-même dans son document — la réaction d'Epic sur le réseau X le confirme : le précédent a été négocié sous la menace. Ensuite parce que deux monopoles qui alignent leurs tarifs vers le haut, ce n'est pas une concurrence , c'est une entente de fait.
La leçon de la semaine
Ce qui se joue ici dépasse le cas Apple. Si elle gagne ses 15 %, chaque plateforme dominante resserrera la vis le lendemain. Google, Samsung, Amazon, les stores de jeux : tous ont le même réflexe de prélever un dû sur ce qu'ils ne fournissent plus. Le tribunal de Californie a une occasion en or de rappeler qu'une ouverture imposée n'est pas une ouverture négociable.
Apple a passé sept ans en justice pour garder sa boutique fermée. Elle a perdu. Et sa grande idée, c'est une facture pour les clients qui n'utilisent même plus sa boutique. La porte est ouverte, la caisse est restée . On a connu plus belle leçon de libre concurrence — mais franchement, pas cette semaine.
Sources
TechCrunch : Apple proposes to take a 15% cut of purchases made outside the App Store, Sarah Perez, 14/08/2026.
9to5Mac : Apple proposes commissions of up to 15% for off-App Store purchases in the US, avec la réaction d'Epic Games, 13/08/2026.
MacRumors : Apple Wants to Charge Developers Up to 15 Percent for Linking Outside the App Store, Juli Clover, 13/08/2026.
Ars Technica : Judge gives Google one week to fix « anticompetitive » app store download in Google Play, Ryan Whitwam, 14/08/2026.
Wikimedia Commons : Graphique de l'offre d'applications et des téléchargements de l'App Store, Sjoerddebruin, licence CC BY-SA 3.0.
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