Il y a 27 ans, le navigateur Netscape embarquait les certificats d'une petite autorité de certification canadienne du nom d'E-Certify, avec des clés de chiffrement de 512 bits. Matthew McPherrin vient de reconstituer la clé privée correspondante en 32 heures, sur un simple PC de bureau. Sans supercalculateur, sans faille secrète : juste un logiciel libre bien lancé et un peu de patience.
Aucun site en production n'a été menacé : la cible est une cryptographie musée, retirée des navigateurs depuis plus de vingt ans. Mais derrière cette chasse au trésor se cache un constat qui te concerne directement : une clé réputée solide ne le reste pas éternellement, et tout ce qui a été chiffré hier finit tôt ou tard à la portée des machines d'aujourd'hui.
L'histoire est savoureuse de bout en bout, et elle dit beaucoup de choses sur la sécurité du web moderne. La voici.
C'est quoi une clé RSA de 512 bits ?
RSA, c'est le système de chiffrement inventé en 1977 qui a permis au web de devenir sécurisé. Son principe tient en une phrase : ta clé publique, celle que tout le monde peut voir, repose sur un nombre géant fabriqué à partir de deux nombres premiers tenus secrets. Retrouver ces deux nombres cachés s'appelle la factorisation, et c'est justement ce que les mathématiques rendent quasiment impossible à grande échelle.
Tout le jeu tient à la taille du nombre, mesurée en bits. Aujourd'hui, le web exige au minimum 2048 bits, un chiffre si énorme qu'aucun ordinateur actuel ne peut le casser. En 1999, aucune norme n'imposait de minimum, et le chiffrement exportable était même volontairement bridé pour des raisons géopolitiques. Résultat : des clés de 512 bits se sont retrouvées en production, avec la solidité d'un cadenas de vélo face à une perceuse moderne.
Pour situer l'échelle : la clé de 512 bits la plus célèbre, baptisée RSA-155, avait été cassée fin 1999 par une coalition de chercheurs et des milliers de machines. Et il y a quelques jours seulement, un nouveau record est tombé avec RSA-260, une clé de 862 bits, la plus grande jamais factorisée à ce jour. En comparaison, les clés d'E-Certify étaient déjà dépassées le jour de leur mise en ligne.
La chasse au certificat d'il y a 27 ans
Premier défi : trouver une vraie clé faible, pas un exemple d'école. Matthew est parti fouiller les installateurs de Netscape et d'Internet Explorer archivés par Internet Archive, la bibliothèque numérique qui conserve les vieux logiciels et les pages web disparues. Avec l'aide de Claude Code, il en a extrait tous les certificats racine, ces tampons de confiance que les navigateurs embarquent pour savoir qui croire, et il a publié le catalogue complet sur une page dédiée.

Capture : le catalogue des anciens certificats racine, extrait des installateurs Netscape et publié par le chercheur.
Le filtre a vite désigné la cible : deux racines de 512 bits d'E-Certify, embarquées dans Netscape 4.51 au printemps 1999 et marquées de confiance pour le SSL, le protocole qui sécurise les connexions web, et pour le S/MIME, son équivalent pour les e-mails. Détail piquant : la même année, le monde apprenait publiquement qu'une clé de 512 bits pouvait être cassée. Cette racine n'aurait jamais dû partir en production.
Pour la factorisation, il a lancé CADO-NFS, un logiciel libre développé par des chercheurs de l'Inria, l'institut public de recherche en informatique français. Le tout sur un PC de bureau équipé d'un processeur Ryzen 9 5950X, une machine de passionné, pas un centre de données. Bilan : 32 heures pour la première clé, 29 heures pour la seconde. Une fois les deux nombres cachés retrouvés, reconstruire la clé privée complète, celle qui permet de signer de nouveaux certificats, n'est plus qu'une formalité.
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Le test en conditions réelles avec Netscape 4.51
Avoir la clé privée, c'est bien. Prouver qu'elle fonctionne encore, c'est mieux. Le chercheur a donc écrit un serveur web sur mesure, en Go, car aucun serveur TLS moderne ne sait plus parler le protocole de 1996. Il l'héberge publiquement à l'adresse e-certify.fly.dev, avec un certificat signé par son autorité ressuscitée de ses cendres.
Pour la démonstration, il a installé Netscape 4.51 dans une machine virtuelle, avec l'horloge réglée avant octobre 2003, la date d'expiration des certificats. Le navigateur de 1999 affiche alors le certificat du site comme parfaitement digne de confiance, sans le moindre avertissement.

Capture : le visualiseur de certificats de Netscape 4.51, tirée du billet original de Matthew McPherrin.
Et la cerise sur le gâteau : SSL Labs, le scanner de référence pour tester la sécurité d'un site web, a passé le serveur de démonstration au crible et lui a attribué la pire note possible, un F majuscule. Un F bien mérité pour de la cryptographie de 1999, et la preuve que l'expérience tient la route de bout en bout.

Capture : le rapport SSL Labs du site de démonstration, publiée dans le billet original.
Ton HTTPS est-il menacé ?
Non, et c'est ce qui rend l'histoire lisible sans panique. Ces racines ont été retirées de Netscape dès 2002, aucun navigateur moderne ne les connaît, et l'expérience suppose un navigateur de 1999 avec une horloge faussée. Le web exige des clés de 2048 bits minimum depuis des années, et la suite est déjà en préparation : des algorithmes conçus pour résister aux futurs ordinateurs quantiques remplacent progressivement RSA pour les échanges les plus sensibles.
Le vrai enseignement est ailleurs. Une clé réputée solide ne le reste pas pour toujours, elle le reste tant que les ordinateurs manquent de puissance. Et des données chiffrées aujourd'hui avec du matériel vieillissant peuvent être copiées dès maintenant pour être décryptées plus tard, quand la technologie aura rattrapé son retard. C'est exactement pour ça que l'abandon progressif de RSA est déjà lancé.
Notre guide des certificats HTTPS automatiques avec Step-CA montre comment la chaîne de confiance se construit aujourd'hui, avec des clés modernes et révocables.
Et si l'expérience te démange, tout est public : le billet détaillé, les clés cassées, les outils et même le serveur de démonstration. Il ne te manque qu'une machine virtuelle avec Netscape 4.51 et une horloge réglée sur 2002. Bonne chance.
Sources
Le billet de Matthew McPherrin, avec le récit complet, les clés reconstituées et le serveur de démonstration.
La discussion Hacker News, où l'auteur répond aux questions sur la méthode et les implications.
Le dépôt ancientroots sur GitHub, avec le catalogue des anciens certificats racine et les outils de l'expérience.
CADO-NFS, le logiciel libre de factorisation développé par des chercheurs de l'Inria, utilisé pour casser les clés.
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Recherche, relecture et illustration assistées par IA. Le contenu reflète le travail éditorial de la rédaction.




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